11 juin 2009

La véritable histoire de Médard et de Barnabé

Il était une fois un saint homme, appelé Médard, qui vivait entre le Ve et le VIe siècle, dans le nord de ce qui est actuellement la France, en exerçant la noble et importante profession d'évêque. Après une longue vie de labeur et de charité, Dieu lui posa une auréole sur la tête, et l'invita à s'installer confortablement au paradis. On était en l'an 545.

Il arriva donc dans une vallée riante, traversée par une jolie rivière, parsemée de grasses prairies où des vaches paîssaient tranquillement entre des bosquets d'arbres verts égayés par des milliers de chants d'oiseaux. Médard s'assit sur une chaise longue, et regarda tout autour de lui : le cadre lui plaisait bien, toute cette verdure était apaisante, il allait bien se plaire ici, son éternité s'annonçait sereine et agréable. Bon, c'est sûr que pour que toute cette végétation pousse et s'épanouisse, il faudra beaucoup d'eau, mais qu'à celà ne tienne, il suffira de la pomper dans la rivière et d'installer des rampes d'arrosage partout. Médard médita un court instant, se leva, et entrepris d'aller acheter le matériel nécessaire au Bricoparadis local. En saint responsable, méthodique et ordonné, il acheva rapidement sa besogne, et contempla son travail. C'était efficace et joli, surtout la lumière irisée dans les gouttelettes d'eau.

Médard s'approcha, et s'arrêta au milieu d'une pluie impalpable et multicolore. Il était parfaitement au sec, et sa chasuble n'était pas le moins du monde mouillée, ce qui n'avait rien d'étonnant : quand il était petit, alors que sa mère Protagia l'avait envoyé chez le boulanger, il avait rencontré un pauvre auquel il avait donné son manteau. Mais, en sortant de la boutique, alors qu'il portait deux grosses tourtes de pain frais, la pluie s'était mise à tomber très fort, et il n'avait plus rien pour se protéger et protéger la pitance familiale. C'est alors qu'un aigle était arrivé, s'était mis juste au-dessus de lui, et avait étendu ses ailes, pour lui servir de parapluie jusqu'à sa maison. Depuis, Médard n'était jamais plus mouillé quand il pleuvait !

Il était donc en train de contempler son oeuvre quand il entendit derrière lui une grosse voix au fort accent du midi qui grommelait :

- Putaing mais c'est quoi ce travail ! Comme si on n'avait pas assez d'eau ici, qu'il va bientôt falloir mettre des bottes toute l'année, c'est qui ce nouveau qui se croit tout permis ?

Médard se retourna, se redressa et brandit sa crosse vers un homme de petite taille, au teint basané et aux cheveux sombres, portant une longue tunique rapiécée :

- Euh, qui êtes-vous Môssieur, savez-vous à qui vous parlez ?

- Ah l'évêque de Noyon qui vient d'arriver ! Je ne l'avais pas reconnu, c'est vrai qu'ils se ressemblent tous, sont tous habillés pareil ! Eh, tu ne pourrais pas arrêter un peu tes robinets qu'on s'explique un peu, je ne viens pas d'un climat océanique moi !

Médard alla arrêter l'eau et revint vers l'homme qui l'avait interpellé.

- Par charité, et uniquement parce qu'on est au Paradis, je veux bien cesser un instant d'arroser, si vous prenez la peine de vous présenter, je ne parle pas avec n'importe qui moi, on n'est pas sur Terre tout de même...

- On s'écrase mon pote, je suis Barnabé, j'ai été choisi, moi, par le Saint Esprit soi-même, excuse du peu, pas comme certains ici... dont l'auréole est due à une simple vox populi... j'ai plusieurs centaines d'années d'ancienneté de plus que toi dans le métier, et je n'aime pas du tout qu'on vienne flanquer de l'eau partout inutilement, c'est pas écologique, et chez moi, en Palestine, on ne gaspille pas les choses précieuses, juste pour faire de jolis arcs en ciel.

Saint Médard agita sa crosse et sa tiare trembla sur son crâne chauve : mais, mais... mais... balbutia-t-il, tandis qu'un troisième personnage arrivait à grandes enjambées. Barnabé et Médard tournèrent la tête :

- Salut Pierre dit Barnabé, ah là là, les nouveaux, ils se croient tout permis !

- Salut mon vieux Barnabé, tu pourrais quand même soigner ton vocabulaire, si saint Paul t'entendait... bon, alors qu'est-ce qui se passe ici ?

- C'est que, grand saint Pierre, s'écria Médard, il me semblait qu'il fallait organiser un bon système d'arrosage dans cette vallée, si on veut qu'elle reste verte longtemps, donc...

- Ouais l'interrompit Barnabé, en gaspillant l'eau et en enquiquinant les promeneurs qui préfèrent le soleil

- Oui, mais...

- Silence ! Tonna saint Pierre, non mais, vous n'avez pas honte tous les deux, de l'eau, pas d'eau, comme si au Paradis ces choses là étaient importantes ! Bon alors, Médard, ta fête, c'est quand déjà ? Ah oui, le 8 juin, et toi Barnabé, je sais que c'est le 11. Donc, voilà ce que je vous propose à tous les deux : Médard, quand, le jour de ta fête, tu voudras arroser ta vallée, tu pourras le faire, librement, et continuer pendant 40 jours...

- Ah bien ça, c'est le comble l'interrompit Barnabé, pourquoi il aurait le droit de faire ça lui alors que...

- Silence j'ai dit, je disais donc, que Médard peut lancer sa pluie à partir du jour de sa fête et toi, Barnabé, tu as trois jours pour préparer ta riposte, tu es le plus ancien dans la carrière, ce sera ton handicap. Si, au soir du jour de ta fête, tu as réussi à couper tous les robinets ouverts par ton collègue, eh bien, tu auras gagné, il ne pourra plus arroser pendant 40 jours, et tu seras au sec, si tu n'y arrives pas, tant pis pour toi, il enverra toute l'eau qu'il voudra !

Saint Pierre regarda alternativement ses deux confrères en se frottant les mains, voilà leur dit-il, j'ai jugé, je n'y reviendrai pas, donc, maintenant, vous vous le tenez pour dit. Et là-dessus, il fit ostensiblement tinter ses clés et retourna sur son nuage sans se presser.

Médard et Barnabé se regardèrent, médusés.

- Ah là là, soupira Barnabé, le jour où Jésus lui a donné les clés d'ici, même que ça ne me rajeunit pas, il s'est immédiatement pris pour le chef, et du coup, on n'a plus qu'à lui obéir, si c'est pas malheureux...

- C'est vrai ça, et d'abord, ce n'est pas à lui de juger, il y a un spécialiste pour ça, saint Louis, en plus, il est du même pays que moi...

- Mais, Médard, il n'est pas encore né !!

- Ah oui, merde alors.... oh pardon ! Quand on est dans l'éternité, on perd la notion du temps. Bon, alors, dis, mon vieux Barnabé, l'an prochain, comment on s'arrange ?...

Et c'est ainsi que depuis presque cinq cents ans, on connaît le proverbe : "S'il pleut à la St Médard, il pleuvra quarante jours plus tard, à moins que St Barnabé ne lui coupe l'herbe sous les pieds", mais en connaissait-on l'origine ? La voilà dévoilée, et c'est une version parfaitement authentique, puisque ce sont les deux intéressés qui me l'ont racontée, un jour où j'étais allée consulter les archives du Paradis pour.... écrire un article sur Wikipédia !

== Sources d'inspiration ==
* Les Actes des Apôtres - chapitre 15 - auteur : saint Luc
* Le Fleuve de l'éternité - P.J. Farmer

== Les acteurs ==

Saint Barnabé


Saint Médard

Saint Pierre

3 commentaires:

cajera a dit…

Très jolie petite histoire et rafraîchissante

Nanou a dit…

"c'est une version parfaitement authentique" et magnifiquement écrite ! Bravo et merci theoliane.
Quand à toi Barnabé, mes félicitations, tu as réussi à couper tous les robinets aujourd'hui (et c'était pas gagné vu le temps d'hier).

Anonyme a dit…

Sympathique :)